Brisez la glace et la grâce vous grise !
Comme promis, j'inaugure enfin cette série d'articles sur le principe suivant: plutôt que de retravailler sur des résumés d'épisodes qui nous ont particulièrement marqué lors des précédents voyages, je pioche ici au hasard et sans méthode dans nos anciens carnets de route, afin de donner une idée au lecteur courageux de ce que peuvent être les journées types de cyclistes au long cours. Je souris déjà avec mélancolie alors que me viennent les images du Paradiso,le 24 avril 2003.
Après deux jours de repos à Pompéi, nous devons nous remettre en selle pour une journée qui ne commence pas très bien.
D’abord ce maudit pavé glissant et incommode, une météo défavorable puis une succession de villages où nous nous perdons allègrement.
L’humeur s’améliore avec le retour du soleil et suite aux encouragements des italiens du sud, plus volubiles que leurs confrères du nord. Pour la première fois, nous nous sentons enfin dépaysés.
Nous nous arrêtons au bord de la route chez un vélociste-garage-épicerie au bric à brac incroyable, semblant n’avoir pas changé depuis les années cinquante, pour acheter des patins de freins. Le petit vieux, qui grommelle d’abord, devient admiratif (ou tout au moins compatissant !) quand son sympathique apprenti marocain assure la traduction et lui trace les grandes lignes de notre voyage.
Nous les quittons sous de vifs encouragements et entendons avec soulagement leurs prévisions sur le temps. Il ne pleuvra plus aujourd’hui, assurent-ils, en observant les nuages d’un œil professionnel . Cinq minutes plus tard, nous avons nos capes de pluie sur le dos et les cordes qui tombent nous poussent dans un café salvateur, où les délices de l’épais chocolat (si dense qu’il est accompagné d’un grand verre d’eau gazeuse) nous remettent d’aplomb pour les heures à venir.
Comme beaucoup de personnes croisées aujourd’hui (et tout au long du parcours), la patronne du café trouve pericoloso (dangereux) de vouloir faire du sauvage dans le coin. Car c’est bientôt le rituel du jour qui s’annonce : il va falloir trouver le coin adapté à notre installation nocturne. Toujours cette angoisse mêlée d’excitation qui monte en nous au fil des heures, sur une route au relief difficile entre les monts de Volturara .
Avant le crépuscule, nous jetons notre dévolu sur le parking d’un restaurant (le « Paradiso », tout un programme !), où nous avons aperçu une femme qui semble attendre. Ce n'est pas nous qui sommes attendus, cela est certain. Renfrognée et un peu méfiante, elle nous montre du doigt une zone vaguement herbeuse près des poubelles pour planter la tente.
Son attitude change au fur et à mesure que nous déballons les indispensables du bivouac et pour finir, elle nous incite à déménager au cœur d’un petit jardin confortable puis nous ouvre les toilettes et les douches de son établissement.
Le lendemain matin, nous ne sommes pas vraiment reposés (maux de gorge, aboiements, ronronnement des voitures…), mais la gentillesse de notre hôtesse confirme une fois de plus le fait qu’il faut bien se retenir de juger son prochain dès le premier contact.
Celle-ci arrive avec un plateau déjeuner complet et nous conversons chaleureusement avec son mari qui vient d’arriver. Nous découvrons ses talents de sc
ulpteur sur bois, son goût pour la randonnée et l’admirable génie du bricolage qui a laissé ses empreintes sur l’installation de la salle de réception.Nous les quittons finalement à contrecœur, après avoir passé un peu de temps à chercher le chien qui s’est enfuit. On nous offre des sandwiches et cette phrase qui met du baume au cœur : « revenez quand vous voulez, la porte est grande ouverte ! », résonne en nous tout au long de cette nouvelle journée de découverte.
Brisez la glace et la grâce vous grise !
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